Hommages à la matière

Une exposition d'Etienne Krähenbühl proposée par Davide Nerini, du 1er mars au 26 mai 2011

L’exposition se compose d’une sélection d’œuvres appartenant à la production de l’artiste suisse Etienne Krähenbühl. Neuf pièces au total sont retenues et disposées selon une logique signifiante : dès les premières réflexions autour du projet destiné au Cabanon, nous avons cherché une muséographie thématisant les enjeux propres au lieu. D’abord, l’architecture articulée et monumentale des espaces, imposant des lignes complexes à la perception spatiale du visiteur, détermine un équilibre difficile entre décor et objet exposé. À ce constat s’ajoute la particularité de l’usager qui conditionne la rencontre avec les objets d’art situés dans un espace défini avant tout comme lieu de passage dénué de tout intérêt autre qu’utilitaire. Le visiteur potentiel ne regardera pas l’objet qui se dresse sur son passage comme une œuvre d’art à questionner et à déchiffrer, mais avant tout comme un objet perturbant sa trajectoire quotidienne. Ainsi, contrairement à ce qui se passe dans un contexte d’exposition ordinaire où l’objet artistique est recherché et attendu par le visiteur, le contact avec l’œuvre se caractérise ici par une certaine méfiance, voire plus communément par un non-regard d’indifférence. Cette dynamique du contact accidentel a orienté de façon déterminante notre choix vers une typologie d’objets désireux de construire un dialogue avec le visiteur à travers dʼautres moyens que la seule contemplation, c’est-à-dire en intervenant de façon efficace et directe sur lʼindividu afin de pouvoir ainsi briser sa traversée stérile du non-lieu premier.

Etienne Krähenbühl investit donc le moment de la rencontre entre le visiteur et l’objet exposé. Ce dernier semble avant tout se définir par cette rencontre, si bien qu’en son absence, il perdrait une partie primordiale de sa raison d’être, voire de sa mission. Dans ce sens, Le Secret de Nemphet Kassateht – sculpture réalisée expressément pour cette exposition – illustre parfaitement ces préoccupations. Ce monolithe en fer corrodé d’environ quatre mètres de hauteur, dynamique et imprévisible, joue avec les proportions monumentales de la colonne. Il s’impose ainsi par sa verticalité tout en surprenant la perception du spectateur par son mouvement horizontal : des centaines de kilos de matière rouillée déploient, dans ce même mouvement, une légèreté qui s’oppose fermement à l’expérience quotidienne. Ainsi, de part ses caractéristiques formelles et son emplacement, l’œuvre interroge sans cesse sa présence dans un espace donné. Elle semble en outre demander à notre œil d’en estimer les dimensions, le poids et l’immobilité. Son emplacement ne fait que renforcer ce sentiment : comme un pilier en fer, elle fait écho à une série de véritables colonnes en béton qui construisent l’espace d’exposition. Cet objet est donc instinctivement associé à une hypothétique fonction structurelle, d’autant plus que ses dimensions et son matériau lourd imposent une certaine monumentalité écrasante. De plus, il fait obstacle au visiteur lorsque, placé à l’intersection des deux espaces majeurs composant la surface de l’exposition, il détourne la fonction première du lieu de transition. Le passage ne se caractérise plus par une traversée stérile, mais il s’entend comme une rencontre. C’est ainsi que Le Secret de Nemphet Kassateht – tout comme le travail d’Etienne Krähenbühl dans son ensemble – s’offre dans une dimension anti-illusionniste. Cette dernière caractéristique est fondamentale pour dépasser la contemplation et atteindre ainsi l’activation du corps du spectateur par le biais du contact haptique. Le regardeur devient ainsi un véritable visiteur pour lequel l’accès à l’œuvre est garanti et encouragé.